LA MISÈRE DES AUTRES APPARTIENT A CEUX QUI SE LÈVENT TÔT

Témoignage de : Antoine
Age : 23 ans
Localisation : Oise
Reçu par email en : Octobre 2010
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Bonjour. Je me suis dis tout d’abord que déposer mon témoignage ne servirait à rien vu qu’il n’intéresserait personne. Dans ma vie, ce n’est pas moi qui suis intéressant mais plutôt ce que je fais. Je donne beaucoup mon temps pour les autres, surtout pour les démunis; un temps que je ne donne pas au monde du travail volontairement. Je m’appelle Antoine [mon vrai prénom], j’ai 23 ans et je suis militant pour un monde qui change. Hasard de la vie, je suis en même temps le frère d’un des « Contis », ces ouvriers de Clairoix qui sont passés à la télé. Depuis le début je suis solidaire de leur cause puisque je vois encore mon frère ne pas sortir aujourd’hui de ses difficultés. Il est pour moi [qui n'ai jamais travaillé] l’exemple d’une voie à ne surtout pas suivre, celle d’un père de famille salarié pris à la gorge par des créances.
Tout le monde a en mémoire la colère des « Contis » et le saccage de la sous-préfecture de Compiègne; mais cette affaire n’est pas finie. je vous prie de croire qu’il y a encore du grain à moudre. Xavier Mathieu n’est pas près de lâcher le micro à cette rentrée 2010. Parce que, ce n’est pas parce qu’on n’en parle plus dans les médias que c’est terminé. Moi, j’ai tout vu en parallèle; la misère sociale qui grandi d’un côté et la situation de mon frère qui ne s’est pas franchement améliorée depuis un an. Il n’y aura bientôt plus de différence entre les deux et avoir encore du boulot comme mon frère n’y change rien. Au bout c’est la précarité et le désespoir. Avec tout ça, [tout ce que je vois] on voudrait en plus que j’aille à l’usine ? Non certainement pas. Je suis bien où je suis; hors du travail mais dans la lutte.
Ma journée type de militant
06h00 La misère des autres appartient à ceux qui se lèvent tôt. Petit kawa serré pour bien ouvrir les yeux, plus un clope roulé à l’ancienne. Je ne veux pas être assez riche pour me payer un paquet de cigarettes toutes faites. Tant pis, j’assume. Qu’il pleuvent, qu’il vente, qu’il neige, une heure plus tard je suis dehors. Pas de voiture pas de vélo, je fais tout à pied comme un vrai pauvre.
07h00 Rendez-vous au «relais», un lieu d’hébergement d’urgence planqué au fond d’une cour où se côtoient sans-domicile-fixe, jeunes en galère, émigrants, femmes enceintes et femmes battues abandonnées au beau milieu du trottoir. Là je rebois un autre petit kawa que je partage ce coup là avec les gens cassés de la nuit. C’est comme ça que les discussions s’amorcent pour trouver des solutions. Eux, ils ont la tête dans le mur. Moi, même s’il est minable, j’ai un toit avec une vie privée par dessous. Cela aide à relativiser l’urgence et à imaginer des sorties de crises quand les gens n’arrivent plus à réfléchir.
10h00 Pause relax d’un quart d’heure sur un lit de camp. Je viens de prendre trois heures de misère humaine dans la face, c’est le moment d’en évacuer la première partie. Il faut se garder des réserves pour la suite. Ensuite je fais un peu de toilette.
10h30 L’équipe sociale fait sa réunion. On met sur la table les cas extrêmes de gens au bord du gouffre. Plus ça va et plus on a l’impression que les dossiers difficiles s’amoncellent. On n’en voit pas la fin. La faute à la crise ou la faute à la France ?
12h30 Pause repas sur un coin de tabouret. Bien souvent on mange ce qu’il y a. Ça peut être presque un repas normal, ou que des desserts, ou que des bouts de pain sans jambon et sans pâté. Tout dépend de l’arrivage fourni par les associations partenaires. Priorité est toujours donnée aux nécessiteux; moi je me fais passer après. Je me contente de ce qui reste. J’ai cette chance de ne pas être un gros mangeur.
13h00 Le moment le moins dur de la journée où on organise l’après-midi pour les personnes qui préfèrent rester au chaud au lieu de passer du temps dehors à ne rien faire. Troisième kawa, énième clope et des sourires enfin sur les visages pendant qu’on joue aux cartes. On fait tout pour mettre les gens à l’aise, pour qu’ils aient envie de se détendre et aussi de prendre une douche pendant qu’on garde leurs affaires. Dans les bureaux d’à côté, l’équipe sociale reçoit un à un les gens pour les aider.
16h50 L’équipe sociale s’en va. Ne restent plus que les préposés à la cantine du soir et les bénévoles comme moi. L’ambiance n’est plus la même, surtout en hiver quand la nuit vient vite. On met la télé pour regarder les jeux; mais c’est surtout pour faire un peu de bruit sinon les esprits sont chagrins.
18h30 A cette heure là, il y a toujours la première vague des nouveaux arrivants qui frappe à la porte car ils ne savent pas où passer la nuit. On voit de tout. Des gens débarqués par la police, des mamans avec des poussettes, des jeunes fuyards, des fous, des femmes défigurées. C’est le moment où toute l’équipe encadrante compte sur moi vu qu’il paraît que je suis doué pour accueillir les douleurs vives et tendre un bol de soupe. Tous les jours c’est un rituel très fort que j’aime partager avec les gens et aussi un moment que je redoute vu qu’on n’est pas toujours blindé contre l’insupportable. Des fois c’est cool, des fois c’est horrible. Il y a des larmes, du vomi et du sang sur les vêtements.
20h00 On passe le relais à d’autres personnes qui vont gérer les arrivées de nuit. Je ne le fais pas car c’est trop éprouvant. Il y a déjà eu des bagarres et des descentes de la police pour remettre de l’ordre. Heureusement que les flics sont là sinon ça serait impossible à des moments. Petit commentaire en passant: De manière générale, j’aime pas les forces de l’ordre, mais à noter quand même qu’il y a des vrais sympas parmi eux. Ils sont pas tous en mode « robocop »; y a aussi des hommes sensés sous les uniformes. C’est dommage que certains ne soient pas récompensés dans leur boulot pour cette part d’humanité.
20h20 Soit je rentre tout de suite dans mon petit chez moi, soit je dîne chez mon frère pour ensuite rentrer chez moi. Je me fais discret et facile à vivre pour ne pas perturber sa vie de famille. Je ne reste jamais très tard car mon frère attaque tôt à l’usine; il n’est pas question de le voir se crever.
22h00 Chez moi, je surfe sur le net avec mon vieux pc portable; mon seul plaisir. Je surfe surtout sur les sites à tendance politique et sociale parce que mon militantisme ne s’arrête pas dès que je sors du «relais». Je commente aussi beaucoup l’actu pour que tout aille dans le sens d’un monde qui change.
00h00 Extinction des feux. Je m’endors très vite usé par la fatigue en rêvant très fort qu’un petit président donne sa démission aux Français.
Voilà, il ressemble à ça « mon dernier job »…
Toine
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Une petite visite chez les « contis« , c’est par ici → http://continentalweb.free.fr/
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Par mondernierjob le 13 novembre, 2010 dans Non classé



